LA LECON D’OENOLOGIE
Notre époque n’est plus aux grands courants, aux rassemblements parfois arbitraires mais qui, par exemple en philosophie, permettaient il y a peu de parler des Existentialistes, des Structuralistes ou des Nouveaux Philosophes. Tous les arts sont concernés par cette déroute des communautés. Après Duchamp, l’histoire de l’art revendique des dizaines d’écoles qui, pour certaines, ne disposaient que d’un nom à leur actif et parfois d’une seule journée d’existence… Dès lors, il n’existe plus que des individualités, des singularités, des subjectivités déliées. Tant mieux.
L’œnologie et la gastronomie, qui sont des arts à part entière, obéit à la même logique - même si des esprits chagrins, formatés par la pensée institutionnelle, le regard paralysé sur la Critique de la faculté de juger de Kant, affirment la suprématie de l’ouïe et de la vue sur les autres sens et ne jurent que par la classification des beaux-arts classiques qui exclut d’intégrer les arts de la table et du vin aux côtés de la musique et de la peinture. L’odorat et le goût restent des sens non nobles pour ces gens ignobles.
François Briclot a compris ce mouvement dans l’histoire des idées dont le goût fait partie et il propose une solution aux problèmes que ne se posent pas les kantiens… Dans son restaurant parisien Le rouge-gorge, construit à l’aplomb d’une cave sublime, il a fort intelligemment, avec une véritable pertinence, et un réel talent pour l’humour, créé un concept pour ramasser ceux qui récusent tout concept susceptible de les ramasser : les « Vins d’auteurs ».
Qu’est-ce qu’un vin d’auteur ? Un vin subjectif et arbitraire, particulier et individuel, unique et original, singulier et inédit, et fier d’être tout ça… C’est un vin qui, comme Montaigne dans ses Essais, se raconte sans forfanterie, se montre sans arrogance, s’exprime sans flagornerie. C’est un vin autodidacte qui s’est construit tout seul, sans la béquille des appellations officielles, sans le concours des prothèses corporatistes, sans l’appui des groupements de producteurs. C’est un vin qui affirme, dans nos temps intellectuels de boussole affolée, que la solution pour sortir de l’impasse consiste à se défaire des carcans et des contraintes, des habitudes et des routines. C’est donc un vin libertaire, n’aimant que la liberté d’être vin. C’est un vin qui se propose de donner du plaisir et du bonheur par la signature d’une personne qui propose son tempérament et son caractère dans une bouteille, non pas pour l’esbroufe égotiste ou narcissique, mais pour la joie d’offrir au buveur un moment de poésie sans double. Enfin, c’est un vin philosophique, car il nous donne une leçon métaphysique : la vérité se trouve dans la construction des subjectivités, dans l’affirmation des individualités qui constituent autant de résistances à la veulerie de notre époque normative et non dans l’instinct grégaire qui produit la plupart du temps des brouets infâmes. Il faut une mentalité de moule pour vouloir l’agrégation . Buvons à la santé d’un philosophe nouveau nommé François Briclot !
Michel Onfray