Evidemment, on pourrait croire qu’un SALON c’est le dernier endroit où l’on cause. Une grande pièce bien repliée sur elle-même, remplie de moelleux canapés, où l’on refait le vin comme on refait le monde… Car le vin, on le refait souvent , surtout quand on ne sait pas en faire… Les mots remplacent souvent la chose… Au risque que là, comme dans d’autres domaines, le plaisir passe à la trappe. C’est le corps qu’on assassine quand le verbiage salonnard triomphe.
Inutile de dire que ce n’est pas exactement cela qui va se passer pendant ces trois jours à Urtis ! Pourquoi ? Eh bien tout simplement parce que François BRICLOT préfère les causes aux causeries, les impressions aux imprimaturs, la foi personnelle aux dogmes officiels. Vous connaissez tous ces listes recommandées par les experts : livres, films, vins qu’il faudrait absolument avoir lus, vus ou bus… Baudelaire appelait ces listes des guides-ânes. C’est contre elles qu’il a écrit ses textes les plus politiquement incorrects et les plus puissants : ses « salons » précisément, manifestes libertaires et hédonistes élevés joyeusement contre tous les académismes. François BRICLOT, qui choisit la poésie quand elle a le sens du vin (ou l’inverse) ne fait pas autre chose.
Parlant de ceux qu’il appelle des auteurs, il précise qu’il n’aime pas le vin mais les vignerons. Avec lui, et comme en littérature, le style c’est l’homme : un vin d’auteur est un vin d’individu. Car l’autre mot essentiel dans la démarche est celui, surprenant, d’AUTEUR. Artisan, artiste sont souvent évoqués à propos de ceux qui produisent ou créent le vin. Les considérer comme des auteurs, c’est autre chose. C’est les regarder sous un autre jour, c’est renverser la relation. Habituellement, dans le face à face entre le vin et ceux qui le font, le rapport est quasiment de dévotion. Il y a le dieu et ses grands prêtres. Nous sommes alors, nous les amateurs ou les jouisseurs, les connaisseurs ou les incultes, entraînés dans la logique et toujours vaguement soumis. Hors de la connaissance et de la grand-messe, point de salut. Voir le vin comme l’expression d’une subjectivité, le récit d’une histoire personnelle, change la donne. Les singularités peuvent alors se rapprocher selon le charme des affinités électives : raconte-moi ton vin, car peut-être il rejoint le mien, à moi qui n’en fabrique pas mais qui en contient comme le lecteur contient le livre… Roman familial, conte personnel, poème minuscule dans lequel chacun peut se plonger, se refléter, se rêver à son tour pour que s’ouvrent alors les yeux et les papilles. Si la notion d’auteur, tout d’abord générale, a été capturée par l’art littéraire, c’est bien parce celui-ci a le dont d’entraîner dans le temps universel. Quel temps est là dans cette histoire racontée par ce vin ? Temps de la longue durée pour ce vigneron inscrit fièrement dans la lignée d’un terre natale, temps de la fondation au contraire pour cet autre, occupé à explorer une nouvelle frontière.. En tout cas, temps humain… Humanité incarnée et mise en bouche, quel que soit le choix technique, économique, climatique ou œnologique… L’heure, quand il s’agit de vraies rencontres, n’est plus aux différences mais à la commune passion. Parler la langue du vin, c’est commencer à créer, contre les clans, les segmentations, les tribalismes, quelque chose qui ressemble à la curiosité d’être ensemble. L’auteur, contrairement à l’écrivain, est déjà avec l’autre. L’étymologie le rappelle, il est celui qui a ce geste vis à vis de ceux à qui il s’adresse : voilà ce que je pense, voilà ce que je crois, voilà ce que je bois… Voilà ce que je vous donne aussi : l’auteur s’apparente à l’augure romain pointant dans le ciel le sens du monde dans un élan plus fantaisiste que scientifique. Sa loi n’est pas celle de la vérité, mais celle du désir. Toutes les surprises sont possibles : attention rencontre !
Après avoir goûté à ce plaisir là, vous ne serez plus le même. Les auteurs sont, dans nos vies, ces êtres qui nous transforment et nous donnent des nouvelles de nous : je ne savais pas que j’aimais ce livre, je ne savais pas que j’aimerais ce vin… Aller à la rencontre de ces rencontres, c’est la passion de François BRICLOT. Y aller avec lui, va être notre plaisir durant ces trois journées. Mais alors, direz-vous, c’est lui le véritable auteur ? Oui, sûrement, à condition de retrouver le sens originel - agricole et poétique - de ce mot L’auteur, est celui qui sait « augere » : augmenter et faire croître. Un salon donc pour tous les « augmentateurs » de plaisir, de vie, de vin ?…
Mariette Darrigrand, mars 2006